Frédéric Manns
La formule de Huntington "le Choc des civilisations" fait son chemin à une vitesse impressionnante. Huntington pour beaucoup est le nouveau prophète du siècle. Le professeur et politologue de Harvard a annoncé en 93, quaprès la guerre froide, viendrait le temps de la guerre des cultures. Dans son livre sur le choc des civilisations lancien conseiller de Jimmy Carter estime que si le 19e siècle a été l'ère des affrontements des Etats-Nations et le 20e siècle, celle des idéologies, le 21e connaîtra le choc des civilisations, car les frontières entre culture, religion et race sont des lignes de fractures. Cela implique une guerre inéluctable. LOccident devra donc combattre son ennemi naturel : le monde musulman.
Faut-il accepter lidée dun islam érigé en ennemi ontologique? Le pessimisme qui découle de la lecture du livre de Harrington devient aujourdhui apocalyptique dans beaucoup de milieux pour qui lennemi reste le terrorisme et notamment les réseaux islamiques radicaux.
En vouant à la vindicte médiatique du monde les seules frontières sanglantes de lislam, Huntington sest contenté de revêtir d'apparences scientifiques une vieille pulsion occidentale : la peur dune ère de civilisation musulmane qui a l'insolence depuis un siècle de vouloir sortir dune longue période de domination.
Il est clair que lOccident est entraîné dans un processus de simplification et de diabolisation qui, en identifiant les mots "Arabes", "musulmans", "Islam", "islamistes", aboutirait à transformer en suspects un milliards dhumains! Lintelligence des événements et louverture au dialogue nont rien à gagner à ce simplisme. La présence des frères mineurs franciscains au Moyen Orient depuis sept siècles est le démenti le plus formel qui soit au livre de Huntington. Tout en respectant les différences entre les religions, les frères mineurs ont su vivre dans le monde arabe sans perdre leur identité.
Parler du terrorisme et le condamner ne suffit pas. Pourquoi les responsables refusent-ils de se poser la question de ses véritables motifs? Tous les médecins savent qu'on ne combat un mal qu'en s'attaquant à ses racines.
Or, une des causes du terrorisme musulman chuchotée de bouche à oreilles est sans conteste le conflit israelo-palestinien. Le sionisme voulait résoudre la question juive de l'Europe par la création d'un état juif. Jusqu'à la montée du Nazisme, la majorité des Juifs à travers le monde avait rejeté le sionisme, considéré soit comme hérétique, soit comme anachronique. L'antisionisme a toujours été perçu comme une position politique parmi d'autres, qui plus est, hégémonique dans le monde juif pendant près d'un demi siècle.
Ce n'est que depuis peu qu'une campagne internationale tente de délégitimiser l'antisionisme, en l'identifiant à l'antisémitisme. Comme toute autre forme de racisme, l'antisémitisme rejette l'autre dans son identité et son existence. Quoi qu'il fasse, quoi qu'il pense, pour l'antisémite, le Juif est haïssable, par le seul fait d'être Juif. L'antisionisme, par contre, est une critique politique d'une idéologie et d'un mouvement politiques ; il ne s'attaque pas à une communauté, mais remet en question une politique. Comment alors identifier une idéologie politique, l'antisionisme, avec une idéologie raciste, l'antisémitisme ?
Un groupe d'intellectuels sionistes européens vient de trouver la solution, en faisant intervenir le concept de glissement sémantique. Quand on dénonce le sionisme, on a, parfois inconsciemment, comme objectif non pas la politique d'un gouvernement ou la nature coloniale d'un mouvement politique mais les Juifs. Le passage de l'antisionisme à l'antisémitisme est d'autant plus facile qu'Israël ne sépare pas religion et politique. De plus le terme "Israël" vise à la fois une réalité politique et religieuse. Alors que l'antisionisme vise la politique, l'antisémitisme vise le niveau religieux et anthropologique. Ce blocage fausse toute recherche de paix. C'est au niveau du droit international qu'il faut résoudre le problème politique, non pas en introduisant des confusions religieuses et philosophiques. L'argument du glissement sémantique met fin à toute possibilité de débat, quel que soit le sujet d'ailleurs.
Le conflit palestino-israélien ne trouvera une solution durable que lorsque la paix sera basée sur la justice et la vérité. Tout effort de dialogue entre les religions contribuera à la rencontre et à la recherche commune de la justice.